L’impasse en soi - blogphilo.fr
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L’impasse en soi

Il est singulier de constater que nous autres hommes et femmes modernes nous définissons notre objectif de vie sans véritable lien avec l’extériorité. Nous sommes confrontés aux idées de bonheur et de réussite uniquement d’un point de vue personnel sans intégrer ni autrui, ni le reste du monde dans cette quête autrement que comme outil.

L’individualisme consiste essentiellement à n’envisager le monde qu’à travers notre regard, que relativement à nous-même. En ce sens le monde et autrui peuvent bien s’engloutir dans le malheur et le non sens sans que cela éveille en nous le moindre soubresaut puisque notre objectif est avant tout de nous en extraire en tant qu’individu singulier. Autrui, dans cette optique, n’est qu’un moyen dont je peux me servir pour me permettre d’assouvir mes propres besoins. L’idée d’appartenir à un mouvement qui nous dépasse est alors secondaire, il n’a d’intérêt que si cet engagement a des répercussions sur l’image que l’on a de soi ou que les autres sont susceptibles de nous renvoyer. Dans le même ordre, la biographie est toujours l’histoire d’un individu singulier ; ses combats sont évalués en fonction du retentissement qu’ils ont eu sur sa personne singulière. Il nous importe peu de contribuer à une cause pour la plus grande gloire de la cause elle-même. Il ne nous viendrait pas à l’esprit de chercher à exister en tant que simple rouage d’un collectif.

Soit, dirons-nous, et alors ? L’individu est centrale dans notre société parce que nous avons reconnu le caractère sacré de chaque homme. Faut-il renoncer à cette idée ? Faut-il retomber dans les travers des sociétés qui comptaient comme négligeable l’individu au regard de causes plus nobles. Qui étaient capables de sacrifier ainsi des existences par milliers au profit d’une idée ? Idée qui d’ailleurs ne faisait pas long feu au regard de l’Histoire ? Ce qui faisait dire à Brassens avec l’ironie qu’on lui connaît : « mourront pour des idées d’accord, mais de mort lente ».

C’est sans aucun doute un jeu dangereux que d’emprunter une telle voie.

Pour autant la solution qui est aujourd’hui la notre n’est pas sans inconvénients majeurs également. Nous voilà tous et chacun condamnés à construire du sens et c’est là une tâche herculéenne. Indépendamment les uns des autres nous tâtonnons à la recherche d’un fil d’Ariane propre à éclairer nos existences, à nous extraire de la masse de nos contemporains. Il nous faut exister contre autrui. S’ouvre alors un combat perpétuel où chacun joue des coudes pour apparaître au monde. Nous voyons surgir alors un double problème : d’une part, donner sens à nos vies est infiniment plus difficile que de participer à une œuvre collective qui elle serait porteuse du sens ; et d’autre part, autrui n’est plus alors un partenaire qui pousse avec moi vers un objectif commun mais une entrave à ma propre ascension. Et sans même parler de la disparition progressive de la solidarité nous voyons où nous conduit l’éclatement des volontés réunies en une myriade de volontés individuelles. Il n’y a alors de projet commun que dans la mesure où ils servent des intérêts particuliers et ils ne durent qu’autant que dure l’intérêt singulier que nous en tirons. Comment dès lors s’appuyer sur des volontés qui ne s’engagent qu’à de telles conditions ? Enfin, le sens en se démultipliant se dissout et disparaît. Incapable de faire confiance à autrui pour faire émerger ensemble un sens qui nous dépasse l’un comme l’autre, nous restons prisonniers de nos petits intérêts. Nous nous trouvons condamnés à la mesquinerie, non par vice mais par glissement social.

Enfermés en nous-même mais en quête de la reconnaissance d’autrui nous sommes voués à l’échec. Pataugeant dans nos contradictions seule l’apparence semble encore accessible à nos aspirations. La réussite extérieure nous rassure, nous aide à respirer. Il n’est pas ici question que de réussite financière, mais d’une apparence de cohérence sociale qui mêle indistinctement la vie privée et la vie publique. Quant à la partie immergée de l’iceberg, nous composons avec dans la solitude ou nous tentons de l’oublier dans un tourbillon frénétique d’activités.

Comment sortir de l’impasse ? Cela passera sans doute par une révolution concernant notre rapport à l’existence. Un abandon partiel de notre sacro-sainte dignité individuelle pour accepter de construire avec autrui.

Pour ne citer qu’un exemple qui pourrait sembler être resté lettre morte : Deleuze proposait une création partagée dans laquelle l’œuvre prendrait le pas sur son auteur, il visait par là une disparition de l’auteur. C’est là me semble-t-il un pas vers une autre façon d’aborder l’existence.

En sommes-nous si loin ? Ne pouvons-nous pas trouver une résonance dans le développement des logiciels libres notamment. Il y a là une trace d’abandon de l’individualité pour l’avènement d’un projet commun. Projet qui chamboule un peu le rapport à soi en œuvre dans nos sociétés modernes. Je crois, j’espère que l’avenir leur donnera raison.

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